Pourtant, malgré le nettoyage effectué par Solvay, les habitants de l’usine continuent de tomber malades de façon inexplicable. Alice Lenaz est de Spinetta Marengo. Beaucoup de ses proches ont été touchés. Son père est décédé d’un cancer du rein en 2015. Sa tante a contracté une leucémie myéloïde aiguë. Nous la rencontrons quelques semaines après les obsèques de son oncle, lui aussi parti à cause de deux tumeurs au cerveau : “On s’occupait d’un cancer à l’hôpital. Je vais voir ma tante et notre amie de la famille qui a quelque chose en leur estomac. Tout le monde a un cancer dans cette famille. Le cancer est devenu le rythme. C’est le mauvais rythme sur lequel nous dansons.
Le cancer est devenu le rythme
Fin 2019, une étude épidémiologique publiée par l’ARPA, l’agence régionale de protection de l’environnement, confirmera le ressenti de la population. Elle portait sur les personnes vivant dans un rayon de 3 km autour de l’usine Solvay. Il a répertorié toutes les pathologies en collectant les données d’hospitalisation entre 2001 et 2017. Il a ensuite comparé cette population à celle de la population voisine d’Alessandria située à plus de 3 km. Les résultats sont édifiants. À Spinetta, les résidents courent un risque plus élevé de développer une tumeur au foie (30 %), un cancer du rein (76 %), de l’hypertension (8 %), des maladies respiratoires (47 %). Et ce n’est pas tout.
Augmentation des maladies cardiovasculaires
“Ce que nous avons mis en évidence, c’est une augmentation des pathologies neurologiques, notamment chez les enfants qui vivent dans la zone la plus proche de la plante. Il y a aussi une augmentation des maladies cardiovasculaires. C’est très important, très significatif, car on sait que les perturbateurs endocriniens, et en particulier les PFAS, l’une de leurs actions est de perturber l’organisme et c’est précisément d’augmenter le cholestérol. Toutes ces augmentations que je mentionne sont des valeurs statistiquement significatives”, explique Christina Ivaldi, épidémiologiste de l’Agence régionale de protection de l’environnement (ARPA).
Cette étude ne prouve toujours pas un lien de causalité entre les produits chimiques de Solvay et la maladie. Pour établir un lien, la population devrait être testée avec des échantillons de sang. Pourtant, l’épidémiologiste de l’ARPA a laissé tomber le mot : les PFAS, les fameux « produits chimiques éternels », pourraient jouer un rôle.
Ils font partie du processus de fabrication de polymères spécialisés de Solvay. C’est la poule aux œufs d’or du groupe belge. Ils représentent l’essentiel de son chiffre d’affaires (2 173 millions d’euros en 2021). Grâce aux propriétés quasi indestructibles des PFAS, Solvay développe des polymères spéciaux capables, par exemple, d’alléger des avions ou des voitures.
Malgré nos multiples demandes au fil des mois, nous n’aurons jamais l’occasion de visiter cette usine ni même d’interviewer directement un responsable. Solvay ne communiquera avec nous que par écrit.
Le 17 mai, le service communication a tenu à nous dire que les PFAS sont utilisés de manière très stricte : “[…] chez Spinetta, nous appliquons des technologies de pointe qui nous permettent d’éliminer presque 100% des émissions de tensioactifs fluorés. Nous utilisons des tensioactifs fluorés dans la fabrication de certains polymères qui nécessitent des caractéristiques très spécifiques en termes de résistance. Ils sont produits en cycle fermé et strictement contrôlés afin d’éviter les rejets dans l’eau et dans l’air. » Le message que veut faire passer Solvay est clair : la multinationale investit en permanence dans l’étanchéité de ses installations.
À Spinetta, Solvay a utilisé du PFOA jusqu’en 2013. Le PFOA est considéré comme l’un des PFAS les plus toxiques. Le Dr Corinne Charlier, chef du service de toxicologie clinique du CHU de Liège, connaît très bien son impact sur la santé : “Dans les effets dont on est sûr, on sait qu’il y a un effet sur la fonction thyroïdienne. On sait qu’est-ce qu’il y a. une augmentation du cholestérol. il y a une diminution du bon fonctionnement du foie. on a vu des cancers du rein et des testicules. et pendant la grossesse, c’est évidemment toujours le moment d’exposition le plus problématique pour le fœtus. Pour l’enfant, il y a des problèmes de développement. Nous avons un bébé qui va naître avec un poids inférieur à la naissance, lorsque la mère est exposée. Et nous avons aussi une moins bonne réponse à la vaccination.