Publié le : 22/10/2022 – 05:00
Genève (AFP) – Des chercheurs du CERN, l’un des laboratoires les plus prestigieux au monde, décomposent des particules élémentaires pour tenter de percer les mystères de l’Univers. Mais leur savoir-faire permet aussi de repousser les limites du traitement de certains cancers jusqu’ici mortels.
Des physiciens de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, à cheval sur la Suisse et la France près de Genève, travaillent avec des accélérateurs de particules géants pour trouver des moyens d’étendre la portée de la radiothérapie contre le cancer et, ainsi, de traiter des tumeurs difficiles d’accès qui autrement signifie la mort du patient. .
Roberto Corsini est le coordinateur du laboratoire CLEAR, au cœur du CERN. Il se trouve à côté d’un grand accélérateur linéaire de particules : une poutre métallique de 40 mètres avec des tubes enveloppés de papier d’aluminium à une extrémité, et un ensemble d’instruments de mesure et un tas de câbles de toutes sortes de couleurs.
La recherche ici, a-t-il déclaré à l’AFP lors d’une récente visite, vise à créer des faisceaux d’électrons à haute énergie qui pourraient éventuellement aider à combattre plus efficacement les cellules cancéreuses. Il s’agit de développer une “technologie pour accélérer les électrons aux énergies nécessaires au traitement des tumeurs profondes, c’est-à-dire supérieures à 100 millions d’électron-volts” (MeV), a expliqué le Dr Corsini. L’idée est d’utiliser ces électrons à haute énergie en combinaison avec une nouvelle méthode de traitement prometteuse appelée FLASH.
– Dommage collatéral-
Cette méthode consiste à délivrer la dose de rayonnement en quelques centaines de millisecondes, au lieu de quelques minutes comme c’est le cas actuellement.
Il a été démontré que cela a le même effet destructeur sur la tumeur cible, mais cause beaucoup moins de dommages aux tissus sains environnants.
Avec la radiothérapie traditionnelle, “des dommages collatéraux sont créés”, a déclaré Benjamin Fisch, responsable du transfert de connaissances au CERN. L’effet du traitement FLASH court mais intense, a-t-il déclaré aux journalistes, est de “réduire la toxicité pour les tissus sains tout en endommageant correctement les cellules cancéreuses”.
Des physiciens travaillent avec des accélérateurs de particules géants pour faire avancer la radiothérapie du cancer Elodie LE MAOU AFP
FLASH a été utilisé pour la première fois chez des patients en 2018, sur la base d’accélérateurs linéaires médicaux actuellement disponibles, les linacs, qui délivrent des faisceaux d’électrons à faible énergie d’environ 6 à 10 MeV.
Cependant, avec une énergie aussi faible, les faisceaux ne peuvent pas pénétrer en profondeur, de sorte que le traitement très efficace n’a jusqu’à présent été utilisé que sur des tumeurs superficielles, telles que les cancers de la peau.
Mais des physiciens du CERN collaborent désormais avec le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) de Lausanne pour construire une machine capable de délivrer un faisceau d’électrons de 100 à 200 MeV, qui permettrait de détruire des tumeurs beaucoup plus difficiles à atteindre.
Changement de paradigme
Les tumeurs cancéreuses profondes qui ne peuvent être traitées par chirurgie, chimiothérapie ou radiothérapie traditionnelle sont souvent considérées comme des arrêts de mort.
“Les cibles sont (des cancers) qu’on ne peut pas guérir pour le moment”, a déclaré à l’AFP le professeur Jean Bourhis, chef du service de radiologie du CHUV. Pour ces cancers “qui pourraient représenter un tiers des cas, cela pourrait changer la donne”, estime-t-il.
Les chercheurs espèrent notamment que la méthode FLASH, avec son impact beaucoup moins nocif sur les tissus environnants, permettra de s’attaquer à des tumeurs situées dans le cerveau ou à proximité d’autres organes vitaux.
Compact
L’un des défis consiste à rendre le puissant accélérateur suffisamment compact pour tenir à l’intérieur d’un hôpital.
Au CERN, une grande galerie a été dédiée à l’accélérateur CLEAR, qui nécessite 20 mètres pour pousser les électrons au niveau d’énergie requis, et 20 mètres supplémentaires pour conditionner, mesurer et délivrer le faisceau.
Mais Roberto Corsini estime que le CERN a les connaissances pour “accélérer dans un espace beaucoup plus compact”. Le prototype en cours de conception avec le CHUV aura pour objectif de faire le travail avec une machine de 10 mètres.
Selon M. Corsini, cette solution “réduit les coûts, réduit la consommation d’énergie et la variabilité, et peut être facilement installée dans un hôpital sans avoir à construire un bâtiment entier”.
La construction du prototype devrait commencer en février 2023 et les essais cliniques avec des patients pourraient commencer en 2025, a déclaré le Dr Bourhis, “si tout va bien”.
© 2022 AFP